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21.6.09

Ma mémoire

Ma mémoire commence à Champagné.
En haut de l'escalier, à la fin de ma sieste, le visage de ma mère, celui de ma soeur. Ensemble, elles viennent me chercher.
Rien avant.

Après...
Après : l'allée du minuscule jardin qui me parait pourtant, à moi, aussi grande qu'un circuit de cyclistes professionnels.
Le méchant singe magicien, ennemi de Saturnin, qui me fait pleurer de peur à la télé.
L'évanouissement à la suite d'une chute à l'entrée du garage.
Les genoux de mon père qui me lit les albums de Petzi.
Le départ dans l'île chaude et ensoleillée et la maîtresse qui envoie des lettres, des dessins colorés et des photos des enfants de la classe.

Après : tout le reste jusqu'à maintenant.

"Je me demandais à la fin si chacun ne se fie pas à sa mémoire par légèreté ou par paresse, presque par habitude, mais fort indûment, si l'on y réfléchit.
Je m'effrayais qu'un filtre si déformant fût précisément celui par lequel tout devait nécessairement passer, depuis les rêves jusqu'aux raisonnements. Même le sentiment de la durée en était dépendant. Rien n'empêchait la mémoire de dilater un instant jusqu'à le faire paraître interminable ou à loger par fantasmagorie dans une seconde réelle des événements qui auraient demandé plusieurs jours ou plusieurs semaines pour s'accomplir. Je n'allais pas jusque-là, mais le sans-gêne de la mémoire avec les souvenirs, sa façon de les présenter, de les manipuler m'inquiétait. Au moins étais-je un peu consolé par le fait dont je venais d'avoir la preuve que l'esprit avait la ressource de déjouer les retouches de cette faculté trop accommodante et d'en contrôler par conséquent, au moins dans une certaine mesure, l'arbitraire alarmant."
Roger Caillois. Mémoire interlope in Récits.

(Frappée par la semaine qu'elle a consacrée à la mémoire, j'emprunte sa thématique ainsi que le titre de mon billet à Madame Gâ.)

20.6.09

La mémoire indolente

Tout était tellement différent. Tout était une nouveauté à laquelle j'aurais voulu ne pas m'habituer. Tous les matins, je m'éveillais en espérant être encore en train de rêver. J'attendais le vrai réveil, celui qui aurait lieu à nouveau dans l'île lointaine et ensoleillée où, grâce à un simple caprice, j'avais réussi à échapper à l'école.
En attendant le vrai réveil, donc, j'apprenais à lire grâce à Daniel, Valérie et leur chien Bobby dans des préfabriqués sans charme, dans cette ville construite depuis peu et encore en chantier.
J'avais six ans, j'avais passé deux ans de ma vie en Guadeloupe et je ne savais pas encore ce que ça voulait dire : "avoir des amis".
De même, je n'avais encore jamais eu l'occasion de manger de chausson aux pommes. J'en connaissais seulement le parfum car, tous les jours, la mère de ma voisine de classe -une petite Portugaise à la moitié du visage plissée par la cicatrice d'une brûlure au troisième degré- lui en apportait un à la sortie de l'école, à l'heure du goûter.
Je me suis rappelée de tout cela, un matin, alors que j'étais sur mon balcon et que, arrivée de je ne sais pas où, m'est parvenue une odeur de pâte feuilletée et de compote de pommes.

Je sais que plus tard, plus loin, ailleurs, comme maintenant, comme ici, il y aura des saveurs, des odeurs et tant de sons qui, sans que je les convoque, sans que je les provoque, me surprendront.

Un jour de beau temps me rappellera le bleu Ikebukuro.

Une bouchée de riz complet aura le même goût que celui des onigiris du jeudi, face à la montagne.

La radio diffusera sans me prévenir la chanson d'Odaiba.

J'ouvrirai sans y penser le livre dans lequel j'ai glissé la photo du petit chat.

Alors, instantanément, je serai à nouveau au Japon.

(Frappée par la semaine qu'elle a consacrée à la mémoire, j'emprunte sa thématique ainsi que le titre de mon billet à Madame Gâ.)

19.6.09

Là je suis... (15)

Quel souvenir laisse-t-on aux gens ?
Pas à nos amis, non, aux autres, aux gens. Ceux qu'on frôle sans les toucher, ceux dont on effleure la vie sans la pénétrer, sans la changer, ceux qu'on croise, à peine...

Ils me dévisagent, ils ne me quittent pas des yeux, bravant les règles élémentaires de la politesse qu'on ne leur a pas encore apprise ou qu'ils ne savent pas encore mettre en pratique. Ils m'oublient sur le champ, tous ces enfants qui, me voyant, découvrent un visage occidental pour la première fois de leur vie.

Elle m'accueillait, toujours souriante, toujours à la même heure des matinées de l'hiver. Je suis sûre que la serveuse du café d'Ikebukuro avait fini par savoir que je voulais un lait de soja chaud avant même que je le commande.

La vendeuse de la gare de Shinjuku pourrait, de même, préparer à l'avance les onigiris au riz complet et à la prune que je lui demande tous les jeudis.

L'homme du train s'est peut-être souvenu de moi le 19 mars dernier, en constatant que la grève contre laquelle je l'avais mis en garde un mois plus tôt avait bien lieu.

Pour elle, je n'ai été que celle qui, ce jour-là, s'est assise sur le banc du jardin des Beaux Arts où, chaque jour, elle allait parler à quelqu'un.

Quand sa femme porte les boucles d'oreille qu'il lui a offertes pour la naissance de leur deuxième fille, il pense à moi : "Quand même, la vendeuse de la bijouterie était carrément odieuse !"

Dans la vie de Pierre Bourdieu, je n'ai été qu'une fille qui l'a bousculé devant le kiosque à journaux du boulevard St Michel et qui lui a à peine demandé pardon.

"C'est pas à Paris que ça arriverait !" a-t-elle coutume de dire quand, des années après, elle parle encore du jour où, la voyant perplexe devant le plan de la ville, je lui ai demandé si elle avait besoin d'aide.

La pharmacienne s'était reprise après m'avoir dit "Bonjour madame" : "euh, pardon monsieur !". Pour finir, ne réussissant pas à trancher, elle s'était contentée de me dire "au-revoir". A-t-elle préféré oublier cette anecdote un peu honteuse ?

Elle range dans sa bibliothèque le roman dont elle vient d'achever la lecture. Sur la page de garde, il y a quelques mots écrits par sa marraine qui le lui a offert. Dans la librairie, nous étions côte à côte devant la lettre S et nous avons parlé de Salinger.

Quant à lui, il doit repenser au dernier jour de l'année 2006 quand il voit le polaroïd qu'il a pris de moi et mon Leica.
Comme toutes les autres, cette rencontre a été brève et anonyme.
Mais, si nous avions échangé nos cartes, je pense qu'il se serait attendu à ce que je sois...

18.6.09

C'est jeudi !


Alors même qu'elle habitait à Tokyo, il m'arrivait de découvrir dans ma boîte aux lettres, des enveloppes envoyées par Madame Gâ. Le courrier, on a toujours beaucoup aimé ça.
Quand je suis de passage à Jimbocho, je choisis pour elle une carte de saison dans la grande papeterie et, sans tarder, m'assieds sur un banc pour lui écrire un mot.
Et, bien sûr, tous les jeudis, c'est ICI que se poursuit notre correspondance.

17.6.09

La mémoire pratique

Je serais curieuse de savoir comment font les Japonais qui apprennent le français pour retenir des mots qui, à leurs oreilles, doivent apparaître aussi étranges que le sont les syllabes répétitives de leur langue aux nôtres.

Je persiste à demander encore parfois "et comment dit-on cela en japonais ?" tout en sachant que si je n'écris pas ce qu'on me répond, je l'aurai oublié dans la minute qui suit. Et que, si je veux m'en souvenir durablement, je dois mettre en place des stratagèmes mnémotechniques plus ou moins compliqués.

Comme il m'importe vraiment de retenir leurs prénoms, je les répète plusieurs fois à voix haute, cherchant à quoi les rattacher.
La veille, j'avais mémorisé Hayato en pensant à "hayai" qui signifie "tôt" et j'avais changé Shômi en "show me"...
Kinoshita est devenu, pour moi, un garçon parfaitement ancré dans le présent, à mi-chemin entre hier (kino) et demain (ashita).
Le visage hilare de Suguru qui m'écoutait penser à voix haute cette décomposition toute personnelle m'a fait comprendre que le sens des kanjis qui composent le prénom de Kinoshita n'a certainement rien à voir avec l'interprétation que j'en ai faite.
Mais qu'importe puisqu'elle me permet de fixer durablement ces syllabes dans ma mémoire.

Mais, d'ailleurs, comment ai-je mémorisé le prénom de Suguru lors de notre première rencontre ???
ça, je l'ai complètement oublié...

(Frappée par la semaine qu'elle a consacrée à la mémoire, j'emprunte sa thématique ainsi que le titre de mon billet à Madame Gâ.)

16.6.09

Tuesday self portrait (la mémoire chérie)


Hier, jour anniversaire (je me souviens de tout).

(Frappée par la semaine qu'elle a consacrée à la mémoire, j'emprunte sa thématique ainsi que le titre de mon billet à Madame Gâ.)

15.6.09

La mémoire dévoilée


Même si elle est moins apparente que la longueur des jambes, la forme des yeux, la nature des cheveux ou la capacité à chanter juste, la mémoire fait partie des injustices de la vie.
Car nous ne sommes pas tous égaux face à elle : en avoir un peu, pas du tout, trop, laquelle et pour combien de temps... C'est loin d'être accessoire... Il me semble, au contraire, que c'est déterminant.

Je reste perplexe quand j'entends des gens dire qu'ils n'ont aucun souvenir de ce qu'ils ont vécu avant l'âge de six ans.
Je pense que ceux qui oublient leur date de mariage doivent le faire un peu exprès.
Je trouve ça très désagréable quand c'est la troisième fois en six mois qu'on me présente à quelqu'un qui semble me voir pour la première fois.
De la même façon, je suis sidérée de savoir que certains se rappellent de leur tout premier numéro de téléphone, parviennent à mémoriser des poèmes entiers, se souviennent du programme d'histoire de leur classe de CM1 ou des dates de naissance et de mort de tous les rois de France...

Ce serait si simple si on pouvait décider de ce dont on veut se souvenir... ou pas. Ou savoir à l'avance ce qu'on retiendra... ou pas.
Mais, en la matière, je crois qu'il n'y a pas de règle, je crois qu'il n'y a que des surprises.
N'empêche, si j'étais autorisée à faire le tri, je remplacerais volontiers, dans ma salle des archives personnelle, quelques vieilleries inutiles par des paragraphes de livres aimés.
Je voudrais bien, par exemple, me souvenir de ces lignes :

"Je disais tout à l'heure que la mémoire de l'écrivain n'était sans doute pas plus riche de contenu qu'une autre -non sans doute, seulement elle est orientée, ce qu'elle retient d'instinct, c'est justement tout ce qui pourra refléter de plus ou moins loin, tout ce qui pourra prendre feu à la chaleur de ces quelques images privilégiées; c'est à cause de ce tri instinctif fait dans ses souvenirs que les correspondances s'éveillent chez lui plus facilement à l'appel d'une image; la mémoire, en effet, à a retenu surtout ce que ces images élues étaient capables de vivifier, d'électriser, tout ce qui était en somme matériaux bons conducteurs. J'aimerais bien d'ailleurs citer ici un mot d'Alain qui dit tout cela parfaitement. "L'idée faible -voici ce qu'il écrit- c'est celle sur laquelle j'ai vécu, sur laquelle nous vivons tous, savoir que l'imagination est un résidu de souvenirs. Au fond, l'imagination est un effet des sentiments. Dominer toutes ses pensées par un sentiment représenté, c'est imaginer et non pas se souvenir. En effet, chacun a pu remarquer que des images très simples sont réelles et présentes comme par privilège, c'est qu'on les connaît, c'est qu'elles reviennent. La force d'imagination consiste en ce qu'on donne à un souvenir très simple une force de maladie."
Julien Gracq. Les Yeux bien ouverts in Préférences.

... Plutôt que de me rappeler de la date d'anniversaire de deux ou trois garçons que j'ai embrassés à la fin des années 80...


(Frappée par la semaine qu'elle a consacrée à la mémoire, j'emprunte sa thématique ainsi que le titre de mon billet à Madame Gâ.)