23.11.09

No blues last night


Le verbe connaître est d'une totale imprécision puisqu'on peut l'utiliser aussi bien pour parler de quelqu'un à qui on a à peine serré la main que d'une personne qu'on côtoie depuis l'enfance.
Que faut-il savoir des gens avant de se sentir autorisé à dire qu'on les connaît bien ???
L'une des premières choses que j'ai apprises de l'homme que j'aime, c'est qu'il ne redoute pas les lundis matins.

22.11.09

L'heure anglaise (12)

Alors que je ne sais pas encore de quoi sera faite la journée, je plonge ma cuiller dans la mousse à la banane et j'ouvre le journal de Virginia Woolf.
Le temps peut attendre, encore un peu. L'heure est anglaise et, surtout, immobile.

"Nous sommes tous deux épuisés et les visages humains ne nous laissent plus une impression bien nette. Nous n'en devons pas moins aller dîner chez Osbert Sitwell ce soir, et rendre visite à Thomas Hardy demain. C'est cela la vie des humains, cette matière infiniment précieuse qui nous est distribuée dans l'instant en rouleaux étroits, pour nous être ensuite retirée à jamais; et nous la passons ainsi. Les journées où l'on ne ressent rien de bien défini sont les pires de toutes. Les journées où l'on s'oblige à entreprendre ceci ou cela pour quelque raison. Mais quelle raison ?
Il n'y a rien d'important à signaler pour le moment; ou bien (car mon état d'esprit est prodigieusement important) j'attends d'être à Rodmell pour le noter. Là-bas aussi je m 'attaquerai à la dernière partie de ce python, mon livre; c'est un vrai combat et je me demande de temps en temps pourquoi je m'expose à cela. Rose Macaulay dit : "A quoi d'autre pourrait-on employer ses pensées ?" Je ne l'ai pas revue, Gwen non plus et n'ai pas écrit à Violet Dickinson ni appris le français ni terminé Clarissa."

Virginia Woolf. Journal intégral. Jeudi 22 juillet 1926.

21.11.09

La nudité des fruits

Assise au soleil sur les marches, je regardais les garçons qui grattaient quelques accords et chantonnaient en riant, la petite fille qui, ayant perdu de vue ses parents, se figea et fondit en pleurs, la vieille dame qui berçait le nourrisson, les amoureux qui partageaient une barquette de frites et la mère qui grignotait le hamburger que son fils avait abandonné pour aller courir après les pigeons.

Je connais cet endroit par coeur et elles sont immuables, ces scènes à l'heure du déjeuner le week end.
Mais, à toujours regarder le spectacle du vivant qui m'entoure, j'avais omis un élément du décor.

20.11.09

Le ciel bleu sans elle

Elle s'était levée avant moi et le thé fumait sur la table.
Mon dernier petit déjeuner français date de ce jour de février, il y a deux ans, face au jardin.
Ensuite, nous avions mis mes bagages dans le coffre et elle avait fait tous les détours possibles ainsi que deux fois le tour du rond-point des Invalides avant de me déposer à la station de RER.
Elle voulait que je profite jusqu'au dernier instant de la ville dont j'avais vécu éloignée pendant deux ans et que je ne reverrai pas avant au moins aussi longtemps.
Elle était aussi excitée que si elle avait peint elle-même le ciel en bleu, avait déposé l'angelot en haut de la tour de la Bastille, avait planté tous les arbres des bords de Seine... Afin de m'en offrir la surprise ce jour-là.
Sur le trottoir parisien, on s'était embrassées, émues de se quitter parce qu'en se disant à bientôt, on ne savait pas quand ce serait.

Kriss était une vraie généreuse, elle partageait autant ses enthousiasmes que ses amitiés, ses découvertes, ses bonnes adresses. Elle offrait sa voix à tous mais aussi à chacun.
Elle m'a rendue belle et forte et j'espère avoir réussi à lui donner, moi aussi, ce que j'avais.
J'aurais aimé, même à distance, unir mes forces aux siennes pour le combattre, son cancer.
Paris sera toujours magnifique et le ciel encore bleu. Je prendrai d'autres petits déjeuners, je continuerai à écouter la radio. Je vais continuer à vivre, aussi. Mais sans elle.
Je ne parviens pas à croire que ce sera aussi bien.

19.11.09

C'est jeudi !

"Je parlais avec des professeurs de collège. Ils discernaient, surtout chez les filles, une volonté batailleuse, un désir, mais inquiet, déjà miné. "J'aime rêver, écrivait une petite, je ne devrais pas, mais." Une autre avait intitulé un texte "Les femmes peuvent travailler comme les hommes." Mais souvent aussi on trouvait un savoir fermé, total, désespéré. "Mon père travaille chez Renault, il ne pourra jamais écrire un livre".
Parfois j'entendais des phrases impossibles. Des adolescents jetés ensemble dans le même sac de leur future spécialité, ils étaient dans un lycée agricole, par un professeur pourtant bienveillant : celui-ci appelait sa classe du matin "les viandes", et sa classe d'après-midi "les produits laitiers".
Leslie Kaplan. Le psychanalyste.

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18.11.09

Tokyo, du matin au soir


A force de fréquenter les terrasses, j'avais presque oublié que mon balcon aussi est bien orienté et qu'il n'y a qu'au moment où le soleil est masqué par le haut du poteau électrique que j'ai besoin d'enfiler des manches.
En fin d'après-midi, j'ai enroulé de la laine rouge autour de mon cou et j'ai dévalé en roule libre la pente de Gokokuji en évitant de penser au moment où j'allais devoir la remonter.

Alors que le jour devenait nuit, la petite fille aux cheveux courts m'a dit : "Je ne suis pas un chaton, je suis une licorne".

17.11.09

Tuesday self portrait (le poisson de la voisine)


"Il est étrange qu'en soi-même on ne se sente pas d'âge. Connaîtrait-elle son âge, se demande Clyméné, si elle n'avait jamais compté les années de sa vie ? S'il n'y avait ni administrations, ni formulaires, anniversaires, curriculum vitae, écoles, candidatures ni caisse d'assurance maladie. Si l'âge qu'on a était chose aussi anodine que la taille du poisson rouge de la voisine ! A supposer que Clyméné n'ait jamais compté les ans et qu'un jour on lui ait demandé : quel âge avez-vous, au fait ? Elle aurait pu énumérer les métropoles où elle a vécu, les matières qu'elle a étudiées et enseignées, ou bien elle aurait pu mentionner les noms de ses colocataires.
-Le passé est-il dénombrable ?
Une étudiante posait cette question car il existe des substantifs indénombrables. Le passé est-il indénombrable comme l'eau et l'air ? Même si le passé était dénombrable, cela n'impliquerait pas qu'il ait un lien avec l'âge."
Yoko Tawada. Opium pour Ovide.