5.7.09

Musique contemporaine


Il y a eu quelques notes.
La mélodie qu'elles ont fini par former m'a fait lever les yeux.
Ma voisine d'en face programmait sa machine à laver.
Ensuite, elle est rentrée chez elle, derrière sa fenêtre fermée et ses rideaux tirés, dans son appartement climatisé éclairé au néon.

Si j'étais compositrice de musique, j'écrirais une partition pour les machines à laver de mon quartier.

4.7.09

L'envers du décor


Alors c'était donc ça.
C'était ça dont on m'avait privée en me tenant enfermée pendant six heures chaque samedi.
Les odeurs sucrées des crèpes, les couleurs extravagantes des glaces, la foule tranquille et dilettante, la lumière douce qui effleure le décolleté, les enfants gourmands aux moustaches de crème, le vent délicieux qui rafraîchit les bancs, les petits chiens bien élevés qui se saluent en se croisant, le chat altier promené en laisse, le gobelet d'earl grey du car Wolkswagen, les rires, les poussettes, les pigeons, l'après-midi sans précipitation...
C'est à tout ça qu'il aurait fallu que je renonce...
Regretter n'est pas un verbe que j'ai pour habitude de conjuguer.
Jamais je ne l'utilise à propos de mes démissions.

3.7.09

L'intimité

Alors cet été-là, l'été de mes 19 ans, en partant en vacances pour la première fois avec le garçon que j'aimais, j'ai glissé dans mon sac Jules et Jim d'Henri-Pierre Roché.
Le long voyage en train corail mettait la Bretagne au bout d'une journée de voyage et la changeait en destination exotique.
Sur les routes de campagne, on chantait "coeur de loup" en tendant le bras, en levant le pouce, nos étapes n'étaient pas définies.
A notre arrivée dans les campings, on dépliait la tente et, au désespoir des voisins, on grillait quelques sardines.
Le jour, on étendait nos draps de bain sur les plages et, quand le soleil se couchait, on passait un pull, on marchait dans les vagues et j'écrivais des mots de Philippe Soupault sur le sable.
Partageant tout, on avait un livre pour deux et on le lisait ensemble. Ou, plutôt, on se le lisait, chacun notre tour.
Les jours passant, le garçon a commencé à délaisser le livre pour des châteaux de sable.
Et, au bout de deux ans, nous nous sommes lassés. Moi, de ne pas partager les livres que je lisais en l'attendant. Lui, de ne pas savoir me convertir à l'exercice physique.
Mon exemplaire de Jules et Jim garde les traces de cet été-là : couverture altérée par le soleil, pages cornées, grains de sable.
Mais moi aussi, j'ai été marquée par ça. Car, dans ma vie, la lecture est devenue indissociable de l'amour.

Au Japon, où l'on voit si rarement les gens s'embrasser, on devine qu'ils forment un couple à leur manière de lire.
Je les regarde dans les cafés où ils sirotent lentement une boisson glacée et partagent une part de gâteau en discutant avant de sortir, chacun, un livre de leur sac.
Et ils restent là, longtemps encore, côte à côte, silencieux mais tellement ensemble.

"Même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou d'un testament; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l'acte si simple que nous appelons "voir une personne que nous connaissons" est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence physique de l'être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans l'aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n'était qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons."
Marcel Proust. Du côté de chez Swann.

Relire la Recherche du temps perdu en même temps qu'il la découvre, c'est un peu être avec lui, malgré la distance. C'est avoir mon épaule contre la sienne, c'est être intime.

2.7.09

C'est jeudi !


C'est souvent que Madame Gâ et moi, nous parlons cuisine.
Mais, aujourd'hui, dans la boîte aux lettres de nos jeudis, il est juste question de riz blanc.

1.7.09

La dette

C'était la première fois, depuis que j'en fréquentais pourtant très régulièrement les allées, qu'un satyre me poursuivait au Père Lachaise. Il pleuvait beaucoup ce jour là et sans doute n'avait-il pas trouvé d'autre public que moi.
Il pleuvait beaucoup alors j'avais acheté un parapluie. Le meilleur marché que j'avais trouvé était un exemplaire lourd et peu pratique dont la poignée unique soutenait deux tiges car il s'agissait d'un parapluie à deux places (l'une rose, l'autre bleue).
Je ne dédaignais aucun moyen de me faire remarquer et cela ne me déplut pas de passer mes déambulations à refuser à bon nombre de messieurs que je croisais leur proposition de m'accompagner.
La marche dans les rues de Paris était une habitude que j'avais prise précocement et, ce jour-là, je n'y dérogeai pas. Malgré la pluie, il ne me serait pas venu à l'esprit d'entrer dans un café, pas même pour y manger et je pense que, vers midi, j'avais dû avaler une banane ou quelque chose comme ça sans cesser de marcher.
J'avais 19 ans, une journée entière devant moi et, le soir, rendez-vous avec Catherine rue de Rennes, dans la boutique où elle travaillait pour le compte d'une célèbre décoratrice qui portait le même prénom qu'elle et estimait que le petit salaire qu'elle versait à mon amie était largement compensé par le fait de vendre des serviettes de table à Sabine Azéma ou Richard Berry.
Catherine avait 20 ans, logeait dans un studio avenue de Suffren où je dormis plusieurs fois. Elle ne savait pas encore ce qu'elle allait faire de sa vie au moment où elle renoncerait à l'emploi qu'elle occupait à ce moment-là. Elle s'intéressait au design autant qu'à l'architecture, à l'art, à la décoration.
Cette fille si tranquille, au visage un peu large et placide semblait ne pas souffrir à l'idée de passer inaperçue. Dès que je la rencontrai, je fus séduite par ce qu'elle irradiait de sérénité, de générosité et d'intelligence.
Sans qu'elle s'en rende compte, elle devint à mes yeux l'incarnation du bon goût absolu et j'absorbai tout d'elle.
Au musée Rodin, elle me parla de Camille Claudel, bouleversée qu'elle avait été par la biographie d'Anne Delbée. Elle m'emmena dans un restaurant japonais de Montparnasse où je goûtais les premiers sushis de ma vie. Elle me conseilla de lire Kundera après m'avoir détaillé sa théorie du kitsch. Et, parce qu'elle en portait, j'optai pour des cache-coeurs et de simples perles de culture aux oreilles.
Ce jour-là, donc, fatiguée, tout de même, par le poids de mon excentrique parapluie ainsi que par celui de mon appareil photo et des livres que j'avais achetés, ce n'est pas dans un café que j'allai me reposer mais dans une salle de cinéma. J'allai voir Jules et Jim qui passait en fin d'après-midi. Et, le soir, nous en avions longuement parlé car Catherine l'avait déjà vu.

Très peu de temps après, je ne vis plus Catherine qui ne travailla plus rue de Rennes et disparut de ma vie après une brève correspondance.
Je revis, en revanche, de nombreuses fois Jules et Jim.
L'autre soir, je l'ai regardé à nouveau. ça faisait longtemps.
J'ai été frappée de constater tout ce que je dois à ce film. Tout ce qui, de lui, est devenu ma vie. Tout ce qui, de lui, est devenu moi.

30.6.09

Tuesday self portrait (la nostalgie)


Jamais celle du long.
Parfois celle du bleu.

29.6.09

Ma vie des autres

Je ne sais pas pourquoi, c'est souvent la nuit que je vais payer mes factures de gaz et d'électricité au combini voisin. Il est à 20 mètres de chez moi et, le temps de ma si brève absence, je n'éteins pas la lumière.
Ainsi, à mon retour, je peux regarder mon appartement avec autant de curiosité que si ce n'était pas le mien.

C'est un peu la même chose lorsque je regarde d'où vous, visiteurs anonymes et inconnus de ces pages, vous connectez.
J'essaie de voir ce que vous découvrez ici comme si j'étais vous, comme si j'étais une autre.