1.7.09

La dette

C'était la première fois, depuis que j'en fréquentais pourtant très régulièrement les allées, qu'un satyre me poursuivait au Père Lachaise. Il pleuvait beaucoup ce jour là et sans doute n'avait-il pas trouvé d'autre public que moi.
Il pleuvait beaucoup alors j'avais acheté un parapluie. Le meilleur marché que j'avais trouvé était un exemplaire lourd et peu pratique dont la poignée unique soutenait deux tiges car il s'agissait d'un parapluie à deux places (l'une rose, l'autre bleue).
Je ne dédaignais aucun moyen de me faire remarquer et cela ne me déplut pas de passer mes déambulations à refuser à bon nombre de messieurs que je croisais leur proposition de m'accompagner.
La marche dans les rues de Paris était une habitude que j'avais prise précocement et, ce jour-là, je n'y dérogeai pas. Malgré la pluie, il ne me serait pas venu à l'esprit d'entrer dans un café, pas même pour y manger et je pense que, vers midi, j'avais dû avaler une banane ou quelque chose comme ça sans cesser de marcher.
J'avais 19 ans, une journée entière devant moi et, le soir, rendez-vous avec Catherine rue de Rennes, dans la boutique où elle travaillait pour le compte d'une célèbre décoratrice qui portait le même prénom qu'elle et estimait que le petit salaire qu'elle versait à mon amie était largement compensé par le fait de vendre des serviettes de table à Sabine Azéma ou Richard Berry.
Catherine avait 20 ans, logeait dans un studio avenue de Suffren où je dormis plusieurs fois. Elle ne savait pas encore ce qu'elle allait faire de sa vie au moment où elle renoncerait à l'emploi qu'elle occupait à ce moment-là. Elle s'intéressait au design autant qu'à l'architecture, à l'art, à la décoration.
Cette fille si tranquille, au visage un peu large et placide semblait ne pas souffrir à l'idée de passer inaperçue. Dès que je la rencontrai, je fus séduite par ce qu'elle irradiait de sérénité, de générosité et d'intelligence.
Sans qu'elle s'en rende compte, elle devint à mes yeux l'incarnation du bon goût absolu et j'absorbai tout d'elle.
Au musée Rodin, elle me parla de Camille Claudel, bouleversée qu'elle avait été par la biographie d'Anne Delbée. Elle m'emmena dans un restaurant japonais de Montparnasse où je goûtais les premiers sushis de ma vie. Elle me conseilla de lire Kundera après m'avoir détaillé sa théorie du kitsch. Et, parce qu'elle en portait, j'optai pour des cache-coeurs et de simples perles de culture aux oreilles.
Ce jour-là, donc, fatiguée, tout de même, par le poids de mon excentrique parapluie ainsi que par celui de mon appareil photo et des livres que j'avais achetés, ce n'est pas dans un café que j'allai me reposer mais dans une salle de cinéma. J'allai voir Jules et Jim qui passait en fin d'après-midi. Et, le soir, nous en avions longuement parlé car Catherine l'avait déjà vu.

Très peu de temps après, je ne vis plus Catherine qui ne travailla plus rue de Rennes et disparut de ma vie après une brève correspondance.
Je revis, en revanche, de nombreuses fois Jules et Jim.
L'autre soir, je l'ai regardé à nouveau. ça faisait longtemps.
J'ai été frappée de constater tout ce que je dois à ce film. Tout ce qui, de lui, est devenu ma vie. Tout ce qui, de lui, est devenu moi.

4 commentaires:

itadakimasu a dit…

Aucun rapport avec Jules et Jim, mais Madame Ga m'a fait écouter le message du parking de nuit... ça m'a rappelé cet été 2005 à Grenoble dans ma voiture coincé dans les embouteillages de la rocade ou j'ai écouté ton message la première fois. J'ai tout l'été pour répondre...

Vanessa a dit…

Très belle cette histoire et comme toi, j'aime marcher sous la pluie. C'est intéressant que ces deux Catherines ont été si importantes pour toi. Je pourrais revoir Jules et Jim presque sans cesse; Thérèse, la course sur le pont, ces journées à la plage, le paquet avec le pyjama et l'amour qui ne dure pas.

Gwen a dit…

Itadakimasu : surtout, ne t'en sens pas obligé, tu n'as aucune dette envers moi !!!!

Vanessa : oui, c'est intéressant, en effet, ces Catherine en miroir. Celle que j'ai rejointe le soir lisait Bourbon Busset qui l'avait convaincue que l'amour, au contraire, ne s'arrêtait jamais...

(Euh... En fait, je n'aime pas tellement marcher sous la pluie !!!! )

le consul a dit…

des dons plutôt que des dettes ?