24.10.08

L'autre versant

A Nelson qui m'interroge (me complimente ?) sur les origines de ma si bonne mine, je dis les heures au soleil et dans les livres, qu'elles soient celles des parcs ou celles du balcon.
Et quand ses yeux très bleus se plissent dans son sourire, quand il me dit que j'ai la vie belle, je ne saurais le contredire.
Mais belle est la vie aussi quand je m'éveille au son de la pluie et que je sais que, s'il le faut, je cuisinerai le gâteau du soir avec ce qui reste dans mes placards, quand je sais qu'aucune raison ne m'oblige à aller dehors tremper le bas de mes pantalons.
Je vis sur mon lit comme sur une île dont la boisson nationale est chinoise et fumée (Lapsang Souchong, le goût du thé), je laisse agir les bourrasques qui donnent aux rideaux une existence soudaine et désordonnée et je me laisse éblouir par l'essai intelligent de Jean-Christophe Bailly sur la question animale, qui me rappelle à quel point je suis urbaine, à quel point je vis loin des animaux, y compris de ceux qui, avant, garnissaient mon assiette.
Et, au fur et à mesure de ma lecture, des images comme des flashs me reviennent.

Les champs belges dont, à pied, je longeais les haies peuplées d'oiseaux bruyants. Les hirondelles qui hachuraient les soirs de mon enfance. Les moutons, tranquilles, dans leur champ martiniquais, qui m'avaient enthousiasmée au point que je coure vers eux, les mains tendues en avant, m'électrocutant contre le fil qui les gardait. Le cochon écorché dans la cour de la fromagerie visitée. Le pelage des chats et cette question irrésolue : qu'est-ce que Médor percevait-il de moi quand je ne le touchais pas, quand je ne lui parlais pas mais que je le regardais en souriant ? Les cloches suspendues au cou des vaches suisses que le brouillard ne me permettait pas de voir, seulement d'entendre. Le serpent fugitif de Kamakura. Les heures passées au zoo de Lille, à me faire lécher les doigts par les jeunes lémuriens à qui je grattais le dos, à travers la grille. L'iguane aperçu en Guadeloupe, le renardeau égaré vu sur le bord de l'autoroute. La forêt bruissante traversée jusqu'au poste de guet, une nuit de brame des cerfs. L'après-midi entier passé en Normandie dans la lamentation des veaux. Les poissons dont le vol avait accompagné la traversée en mer et, une trentaine d'années plus tard, ces mêmes poissons, aux ailes dépliées, sur un stand du marché de Tsukiji. La nuit perturbée par le passage d'une taupe sous notre tente. Les aboiements des chiens chasseurs que je redoutais de croiser, seule dans la forêt. Le sanglier me dépassant sur le sentier sans même me regarder. Les chevreuils, les lapins détalant dans les bois solognots. Les yeux des ânes qui me rendent coupable -mais de quoi ? Le cri de l'oiseau nocturne qui, tout un été, a retardé mon sommeil en m'évoquant les images inquiétantes (une balançoire désertée qui continue à se balancer en grinçant, un portail qui bat au vent...) des films d'horreur que, pourtant, je n'ai jamais vus.

Ces animaux dont la vie a croisé la mienne de manière fugitive, souvent très fugace et qui, à l'occasion de ma lecture, forment un bestiaire disparate.

"Ce qui s'ouvre par là, ce n'est pas une discussion sur "l'intelligence animale" avec tout son pénible cortège d'évaluations quantitatives, c'est la possibilité qu'il y ait, pour le sens, d'autres incorporations et d'autres voies que celles que le seul Umwelt humain capture, c'est, en d'autres termes, qu'il n'y ait pas d'exclusivité humaine du sens. Des nuages d'intelligibilité flottent autour de nous et s'entrecroisent, s'étendent, se rétractent.
"Le déploiement d'un Umwelt, écrit von Uexhüll, c'est une mélodie, une mélodie qui se chante elle-même" : la mélodie est à la fois chant proféré et chant entendu à l'intérieur de soi, chaque animal a en lui le chant de son espèce et commet sa variation. Ce chant, à chaque fois varié autrement, décrit un paysage, ce qui revient à dire une lecture du paysage -un parcours, une traversée, une remémoration. Il est des animaux grégaires, au champ d'espace-temps circonscrit, il en est d'autres qui l'étendent sur des distances considérables. Mais dans tous les cas la pelote formée avec le monde, quelle que soit sa valeur d'enveloppement, constituera un territoire, un monde : et le monde n'est rien d'autre que l'interpénétration de tous ces territoires entre eux, que "l'enveloppement des Umwelten les uns dans les autres", pour reprendre une autre formule de Merleau-Ponty."
Jean-Christophe Bailly. Le versant animal .

3 commentaires:

madame gâ a dit…

rassures moi, ce petit chien de bois est avec toi, tu ne l'as pas laisse dans une vitrine, ou sur le comptoir?

Gwen a dit…

C'est un petit copain qui me tient compagnie depuis cet été que ma soeur me l'a glissé dans la main.

akaieric a dit…

Oh! un petit chien en bois!