13.9.07

Mon quartier

Quand je suis arrivée au Japon, j'envoyais des mails à mes amis, à ma famille. J'ai relu celui-là et l'aime bien. J'ai déménagé depuis, changé de quartier mais le reste est identique.
Vous qui avez déjà lu ce texte, excusez-moi de la redite... Mais vous n'êtes pas très nombreux...



Avec l'accord de vos parents, vous déménagez. 
Vous choisissez d'achever vos études à Tours. Vous y partez pendant deux jours pour trouver un appartement. Votre dossier universitaire, quant à lui, a déjà été transféré à la fac. 
L'arrivée dans une ville signifie la découverte de ses agences immobilières. En vitrine de l'une d'elles, minuscule, vous voyez une annonce qui vous attire. Jamais, à Tours, vous ne connaîtrez d'autre agence que celle-là. D'ailleurs, vous ne visitez qu'un studio. Petit mais doté d'une très grande terrasse plein sud. C'est là que vous habiterez. 
Tours n'est pas une ville inconnue. Adolescente, vous y avez séjourné chez votre soeur qui y faisait, elle aussi, ses études. 
Séjours magiques d'une grande liberté dans une ville qui vous paraissait autrement plus vivante que celle dans laquelle vous habitiez. 
Régulièrement, quand vous allez en cours, vous vous souvenez de ce jour où, avec votre soeur, vous étiez passées devant la faculté de lettres. Elle vous avait dit qu'elle vous imaginait bien là, plus tard.  Vous aviez quinze ans. Vous aviez du mal à comprendre en quoi consistaient les études universitaires. Celles que menait votre soeur (elle était en sciences-éco) vous paraissaient particulièrement mystérieuses. 
Parfois, alors que les couloirs de la fac de lettres de Tours vous étaient devenus totalement familiers, vous repensiez à la phrase de votre soeur qui sonnait comme une prophétie ! 
Vous n'avez jamais emprunté l'avenue de Grammont sans jeter un oeil à l'immeuble qui était le sien et où vous aviez mangé une assiette de pâtes à la sauce tomate à plus de minuit, après avoir vu "En dessous du volcan" au cinéma Les Studios. 
Pendant longtemps, vous vous êtes demandée où était situé le restaurant près des Halles -buffet à volonté- où vous aviez mangé ensemble. 
C'était des repères dans la ville, ces traces de votre jeune regard. 

Habiter une ville, aussi grande soit-elle, c'est toujours habiter un quartier. S'y construire des itinéraires. Ceux des jours pressés. Ceux d'école buissonnière. Ceux des jours où on se trouve pas mal et qu'on veut le vérifier dans le plus grand nombre de reflets de vitrines possible. Ceux des jours de pluie. Ceux des jours où on rentre chez soi à reculon. Ceux où, l'esprit aventureux, on se décide à prendre sa rue à rebours...

Habiter un quartier, c'est passer plusieurs fois par jour devant le même fleuriste. Vous décidez que ses petits bouquets sont assez bon marché pour en acheter régulièrement. Un jour, responsable d'une parole blessante, vous cherchez à réparer ce qui ne pourra pas l'être. Vous expliquez votre problème au fleuriste. Il élabore un stratagème qui vous permet d'envoyer une rose rouge dans un tube en carton. Le garçon qui l'a reçue s'en souvient-il aujourd'hui ? Le fleuriste, en tout cas, ne l'a pas oublié pendant longtemps, vous accueillant avec un sourire complice, y compris le jour où vous êtes allée le voir pour votre bouquet de mariage. 
Malgré la rose rouge, c'est avec un autre que vous vous êtes mariée. 

Habiter un quartier, c'est passer plusieurs fois par jour devant la même librairie. Dans cette vitrine, ça n'est pas votre reflet que vous regardez. Les livres fondateurs de votre bibliothèque viennent de cet endroit. Vous devenez familière des lieux. Vous y croisez d'autres familiers. Vous ne connaissez pas toujours leur nom mais vous reconnaissez leur visage quand vous les croisez dans la rue. 
Parmi les familiers, vous y rencontrez, un jour, un garçon qui est avec vous en cours, avec qui vous parlez de temps en temps. Ce jour là, vous quittez la librairie pour aller au café. Vous avez l'impression de faire connaissance pour la première fois. 
Vous ne pouvez plus compter les fois où vous êtes allés ensemble dans cette librairie. Un jour que vous y étiez, rien n'avait apparemment changé. Mais vous portiez, tous les deux et au même doigt, une bague que vous n'aviez pas quelques semaines auparavant. 

Habiter un quartier, c'est y faire son marché. Vous vous faîtes offrir des oranges, des kiwis par votre marchand de fruits (le marchand de légumes est le garçon qui porte la même bague que la vôtre). Car ces personnes qui vous connaissent sont VOTRE fleuriste, VOTRE libraire, VOTRE marchand de fruits, VOTRE coiffeuse, VOTRE dentiste... Même si vous savez que vous n'avez pas leur exclusivité, vous leur accordez la vôtre à la perplexité de vos camarades de fac qui fréquentent les supermarchés, ne vont pas chez le coiffeur et achètent encore moins de fleurs. 

Habiter une ville, c'est passer dans une rue, se dire "j'aimerais habiter un jour ici". S'en souvenir le jour où vous emménagez là, justement. 
C'est, plus tard, se trouver dans la rue du studio qui vous parait abriter une vie déjà ancienne. 
Vous avez vos habitudes dans les cafés. Vous pouvez rarement sortir sans croiser quelqu'un que vous connaissez. D'ailleurs, vous avez l'impression de ne plus pouvoir rencontrer quelqu'un de vraiment nouveau, de totalement inédit tellement tout le monde se connaît. 
La ville vous avait parue assez grande pour contenir votre vie mais vous comprenez que votre vie ne se limite pas à cette ville. Qu'il y a, ailleurs, d'autres fleuristes, d'autres coiffeuses, d'autres libraires, d'autres rencontres possibles et qu'il est temps de partir à leur découverte. 

Encore plus tard, une dizaine d'années plus tard, une autre ville vous est devenue familière. Les libraires y sont vos ami(e)s. La coiffeuse est votre patronne. Le marchand de fruits a décidé qu'il était le père de votre mari. Vous déménagez trois fois et vos voisins restent des copains. Vous n'allez pas faire le marché incognito. 
Dans cette ville des possibles, vous y avez des amis avec lesquels vous partagez un thé, parfois. Un cornet de frites. Des verres de bière, des verres de vin. Vos dernières lectures. Des idées de couleurs pour repeindre les murs de la maison. Des recettes de cuisine. Avec lesquels vous interviewez des auteurs de passage pour une émission de radio. Avec lesquels vous montez une association. 
Comme vous travaillez à plusieurs reprises dans des commerces, certains clients deviennent, eux aussi, des amis. Certains font parler vos fenêtres. Certains adoptent votre chat quand, un jour, vous décidez que c'est le moment de partir, de quitter la ville. 
(...)

Habiter à Tokyo, c'est faire partie des douze millions d'habitants de la ville. Vous vous dites que, cette fois, c'est sûr que vous n'aurez pas l'impression de tous les connaître ! 
Mais même habiter Tokyo, c'est habiter un quartier. Le vôtre compte une dizaine de rues. Vous y avez VOTRE boulangère, VOTRE marchande de riz... Quand VOTRE photographe est à la porte de sa boutique et que vous passez dans la rue, il s'incline et vous l'imitez. Au supermarché, même quand vous ne passez pas à sa caisse, une jeune caissière vous fait des grands sourires quand vous croisez son regard. La vendeuse de la pâtisserie vous a déjà demandé où vous habitiez. Et la caissière du shop 99 semble s'habituer à ce que vous lui disiez bonjour en lui tendant votre panier et merci quand elle vous rend la monnaie -ce que personne ne dit ici.... 
Un jour, au supermarché, vous croisez une Coréenne qui prend des cours de japonais avec vous le samedi et vous en profitez pour avoir une petite conversation. 
Un jour, alors que vous partez à pied pour aller à l'école, c'est votre boulangère que vous croisez et qui vous dit bonjour. 
Un autre jour, vous voyez votre marchande de riz dans la rue. Elle est surprise et s'exclame en souriant, en s'inclinant. 
Voilà. Dans cette ville sans fin, vous habitez un quartier. En passant devant des vitrines, vous vous souvenez que c'est là que vous avez fait vos courses pour la première fois. Mais, le même jour, vous découvrez que, au-dessus de ce magasin, il y a une cafétéria devant laquelle vous êtes passée pendant six mois sans une seule fois soupçonner son existence. Et émerger du métro par une autre sortie que l'habituelle ressemble encore à une aventure. 
Vous savez qu'un jour, quelqu'un vous dira "tiens, je t'ai vue, hier, dans cette rue". Et que ça sera peut-être en japonais qu'on vous le dira. Que ça sera le début d'une conversation. 
Et que, pour autant, ça ne sera pas encore le moment de déménager. 


Mon quartier est le titre d'un livre de Dominique Fabre que j'aime beaucoup (il est publié par Fayard). 
Mais, même dans une ville comme Tokyo, on peut faire des rencontres de hasard ou croiser des gens qui connaissent Dominique Fabre ! (mais il faut internet pour donner un petit coup de pouce au hasard parce qu'ils n'habitent pas notre quartier !!!) ...
Où que vous habitiez, où que je vous aie rencontrés, je vous embrasse. 
Gwen.

7 commentaires:

Mélie a dit…

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah.
C'est. *o*.
Aha, je viens de le lire trois fois de suite, je m'en remets pas.

camille a dit…

tssss, je ne sais pas s'il faut se flater ou bien se désespèrer de faire partie des "pas très nombreux"

Anonyme a dit…

Habiter un quartier c’est aussi se mettre dans les pas de la veille, ceux qui n’avaient pas terminé le sentier. Habiter un quartier c’est aller par cœur, disponible écouter les voix, les murmures, retoucher des yeux un chez soi qui s’ouvre au passage ; c’est imaginer de la reconnaître, au risque de se dévoiler et savoir s’attarder là où tout se ressemble ; c’est décider de pouvoir se rencontrer là en plein milieu du hasard et se savoir enfin seule certitude quelque soit le passage, écris ici ou inscrit là-bas ; c’est aussi un jour décider de toujours parler au présent du passé ; habiter un quartier c’est aussi un jour le quitter, c’est souvent - si toujours - la promesse d’aimer et de demain revenir, en retenant les larmes par cœur d’y aller …

Pays de Neige.

Gwen a dit…

Mélie... je vais décider, malgré tout, de rester modeste !!!
Camille, je ne sais pas non plus... Ni l'un ni l'autre peut-être !!!
Pays de Neige, habiter un quartier, c'est aussi, en attendant que le feu passe au vert, regarder un clocher qui fait penser à tant d'autres.

chenican a dit…

Moi je suis ravie de relire ce texte puisque je ne me souviens l'avoir lu qu'en le relisant (soupir désespéré de tant d'immémoire...),
je suis fière d'être la soeur d'une narratrice de talent,
... qui se rappelle mes paroles (ici c'est à mon avantage, ce n'est pas toujours le cas ;-) quand il y a bien longtemps que je les ai oubliées !

akaieric a dit…

En lisant ces lignes ils doivent avoir un sacré pincement au coeur, ceux qui t'ont connue à Tours.
C'est bizarre, hier j'ai eu la même sensation. Je suis passé dans mon ancien quartier et sans le faire exprès, devant MON ancienne supérette. Les souvenirs me sont revenus de toutes ces fois où j'y ai fait mes courses. C'est étonnant de voir que toutes ces choses dont on n'a pas "prévu" de se souvenir reviennent comme ça à la surface.

Gwen a dit…

Mais je crois que personne qui m'a connue à Tours n'a lu ces lignes !
Je ne connais plus personne qui m'a connue là-bas...