13.8.08

Une heure avant le jour

"Elle raccrocha. Il n'y avait plus de week-end. Roger devait aller à Lille ce samedi, lui avait-il expliqué, pour ses affaires avec son associé de là-bas. C'était peut-être vrai. Elle supposait toujours que c'était vrai. Elle pensa subitement à l'auberge où ils allaient généralement ensemble, aux feux brûlant partout, à la chambre qui sentait un peu l'antimite; elle imagina ce qu'auraient pu être ces deux jours les promenades avec Roger, les conversations avec Roger, le soir, et les réveils l'un près de l'autre, avec tout le temps devant soi, toute une journée, chaude et lisse comme un plage. Elle se retourna vers le téléphone. Elle pouvait déjeuner avec une amie, aller faire un bridge le soir chez... Elle n'avait envie de rien. Et elle avait peur de rester seule deux jours. Elle haïssait ces dimanches de femme seule : les livres lus au lit, le plus tard possible, un cinéma encombré, peut-être un cocktail avec quelqu'un ou un dîner et, enfin, au retour, ce lit défait, cette impression de n'avoir pas vécu une seconde depuis le matin. Roger avait dit qu'il l'appellerait le lendemain. Il avait sa voix tendre. Elle attendrait son téléphone pour sortir. De toute manière, elle avait des rangements à faire, de ces occupations typiques que lui avait toujours recommandées sa mère, ces mille petites choses de la vie d'une femme qui la dégoûtaient vaguement. Comme si le temps eût été une bête molle qu'il fallait réduire. Mais elle en venait presque à regretter chez elle l'absence de ce goût Peut-être y avait-il effectivement un moment où on ne devait plus attaquer sa vie, mais s'en défendre, comme d'une vieille amie indiscrète. Y était-elle déjà ? et elle crut entendre derrière elle un immense soupir, un immense choeur de "déjà".
Françoise Sagan. Aimez-vous Brahms ?

J'ai déposé le plateau du petit déjeuner près des draps. Depuis que j'ai écouté Avec mon meilleur souvenir dans sa voix, j'entends Sagan quand je lis ses mots. Et lire Sagan en semant quelques miettes dans mon lit, j'ai trouvé que ça cadrait bien. Elle a l'élégance d'écrire des livres d'une centaine de pages que je paye une centaine de yens et que je lis en une heure, un peu en douce, avant que la journée commence vraiment.
Et ces lignes impriment aux heures qui suivent une ambiance un peu aigre-douce, donnent envie d'avoir l'assurance qu'on est aimé autant qu'on aime.

1 commentaire:

lili a dit…

C'est drôle, je viens aussi de relire ce livre de Sagan.
J'aime aussi son écriture toute simple qui laisse ce petit arrière goût très doux.
Je l'avais lu à 20 ans, l'âge de l'amant. Aujourd'hui, j'ai l'âge de l'héroïne. Ca fait bizarre ...

P.S.: j'adore votre écriture