10.10.06

Des petits cailloux blancs qu'on sème pour retrouver son chemin à la nuit tombée



Elles m'ont dit de tourner tout de suite à gauche après la voie ferrée, de suivre le petit cours d'eau jusqu'au parc et que ça serait beau. Et ça l'était.
Dans le parc, je n'étais pas seule. Mais j'étais heureuse qu'il y ait autant de gens qui ne travaillaient pas aujourd'hui, qui n'étudiaient pas non plus, qui n'avaient rien d'autre à faire que venir profiter du soleil, de faire des remous sur l'eau en riant dans un pédalo en forme de cygne, de pique niquer entre amis sur une bâche bleue, de manger une glace au marron ou à la patate douce, d'égrenner quelques notes sur une guitare...
Ou de lire.
L'handicapé dans son fauteuil derrière mon banc, les gens qui se sont succédés sur celui de droite... Tous avaient un livre. Je me suis demandé lequel et dans quelle réalité ils étaient...

Moi, j'étais page 156 de Tout ce que j'aimais de Siri Husvedt.
"Nous fabriquons des histoires, après tout, à partir des matériaux sensoriels fugaces qui nous bombardent à chaque instant, suite fragmentée d'images, de conversations, d'odeurs, et le contact des objets et des gens. Nous en effaçons la plus grande partie afin de vivre dans un semblant d'ordre, et ce ramaniement de la mémoire se poursuit jusqu'à notre mort".

J'avais 15, 16 ans, sur la plage à Rochefort. Et je m'étais arrêtée de marcher. M'étais dit que je décidais de garder ce moment en mémoire toute ma vie. C'est dimanche, vingt ans après, à Tokyo, qu'il a resurgi.
Ces journées ici dans lesquelles je suis si présente, ces bruits de talons sur les pierres du chemin, ces deux petits qui se tiennent par la main en criant à tue-tête こんにちは comme s'ils venaient de découvrir
ce mot, le fouillis des rues de Nakano, les parfums qui s'échappent des restaurant corréens, ces conversations que je ne comprends pas (que j'espère ne jamais comprendre afin de toujours pouvoir m'isoler, continuer à tout voir sans "être là")... Je sais que tout ceci m'est cher, ne sera pas remanié, restera brut et vivace dans ma mémoire jusqu'à ce qu'un mot, une odeur viennent l' exhumer, un jour. Peut-être dans vingt ans, ailleurs qu'à Tokyo.

2 commentaires:

elsia a dit…

Et l'on me dit que c'est ne pas vivre que de vivre ainsi, sans être jamais vraiment là, juste avancer en se disant qu'un jour les liens seront faits d'eux mêmes, ça va paraître stupide mais si, à des notes de blog, on pouvait prétendre trouver une réelle "utilité", je dirais que je suis si contente que l'on me susurre par ici que c'est vivre "aussi", différemment mais aussi. Histoire de donner le courage de continuer d'affirmer cette position de vie là. A regarder le panneau de la gare, à regarder défiler le paysage du train. A vivre à ce fil là.

G. a dit…

Oui, Elsia, je suis sûre qu'on peut vivre en regardant le panneau de la gare, c'est possible. Seulement, pour que les liens se fassent, je pense qu'il faut se planter un peu dans le passage et attendre que la bonne personne qui nous bouscule...