7.1.08

DANS LE TAXI (Asagaya)


Même s’il y était né, il n’imaginait pas qu’il était possible de bien connaître Tokyo.
Même le quartier dans lequel il avait grandi, avait joué, avait aimé, s’était tellement modifié au fil des années que, lorsqu’il allait voir ses parents, il ne reconnaissait plus certaines rues. Les boutiques changeaient d’enseignes. Des maisons étaient détruites. D’autres construites. Des arbres étaient abattus. D’autres plantés. Il était inutile d’entreposer des souvenirs dans des lieux aussi mouvants.

Lorsqu’il avait émis le désir de devenir chauffeur de taxi, tout le monde l’avait mis en garde.
Tu vois bien la moyenne d’âge des gens qui font ce métier. Tu t’imagines porter des gants blancs et conduire une voiture aux sièges couverts de napperons. Tu sais, même avec les GPS, c’est très difficile de trouver une adresse. Avec ton mauvais sens de l’orientation, tu ne vas pas t’en sortir. C’est mal payé. Tu vas craquer au bout de trois mois.
Pas une parole d’encouragement.
Etait-ce donc cela avoir des amis ?

Depuis un an qu’il conduisait sa voiture jaune dans la nuit de Tokyo, il n’avait, de toute façon, plus le temps de les voir, ces gens, et plus l’envie de leur raconter à quel point il appréciait cette solitude entrecoupée de minuscules rencontres, de conversations brèves ou de confidences.
Il était grisé par cette sensation de liberté que lui donnait la musique dont il augmentait le volume quand il maraudait dans les rues, attentif aux feux, à la circulation mais aussi aux bras qui se tendaient dans la nuit.
Il chantait, il parlait tout haut. Et, quand il embarquait des clients aux trajets sans surprise, il reprenait le cours silencieux de ses pensées.
De son métier, il n’avait rien à raconter. Pas d’anecdotes croustillantes. Pas d’errances interminables à la recherche d’une adresse. La vie des gens était très ordinaire et sage. Ils savaient souvent où ils allaient. Ils rentraient d’une soirée, rentraient du bureau où ils avaient fait des heures supplémentaires…
Beaucoup d’entre eux s’endormaient sur la banquette. Les couples n’avaient plus l’énergie des premières heures de la soirée pour se disputer ou se regarder amoureusement.
Sa voiture jaune était un lieu de capitulation, d’abandon, un cocon en transit.
Cela lui plaisait d’assouplir sa conduite, en fin de nuit, pour procurer à ses clients une plus grande sensation de douceur et d’oubli.

C’était les heures qu’il préférait même si lui aussi commençait à ressentir les prémices de la fatigue qui le ferait s’effondrer, un peu plus tard, dans son lit.
En été, sa voiture climatisée était un îlot de fraîcheur, dans lequel on oubliait la moiteur de l’air extérieur.
En hiver, sa chaleur protectrice isolait de l’agression du vent froid qui, au-dehors, malmenait les jupes des femmes, chahutait les chapeaux des hommes…

C’est une nuit d’été qu’elle monta dans son taxi.
Il écoutait beaucoup, à ce moment là, un album de Radio Head et il avait eu à peine le temps d’éteindre le son : elle avait levé le bras dans sa direction juste au moment où il allait la dépasser.
Frêle silhouette sur le trottoir, elle paraissait sur le point de s’évanouir. Sa voix n’était qu’un filet, presque recouvert par la portière qui se fermait.
Asagaya Allez jusque la gare. Ensuite, je vous guiderai.
Malgré l’heure avancée de la nuit, malgré son état d’épuisement, elle dégageait une impression de fraîcheur. Sa jupe n’était pas froissée. Son visage n’était pas marqué. Son parfum n’était pas altéré.
Grâce à son expérience, il eut la certitude qu’elle dormait déjà au moment où il démarrait.

Le quartier qu’elle lui avait indiqué était éloigné et il n’avait pas l’habitude de s’y rendre. Pour être sûr de son itinéraire, il préféra consulter son GPS. Il remit son disque de Radio Head, le volume au plus bas. Et négocia doucement les virages de son trajet.


Arrivé à la gare qu’elle lui avait indiquée, il se mit en double file et déclencha les warnings. Elle dormait toujours.
Souvent, l’arrêt de son véhicule réveillait les dormeurs. Ou bien il se retournait et le bruit de sa voix suffisait à les faire émerger. Ces gens étaient souvent épuisés mais gardaient les réflexes de ceux qui sont habitués à dormir dans le métro, sur un banc, dans les fauteuils des grands magasins, partout où ils pouvaient glaner quelques minutes de sommeil et d’abandon.
Mais là, il n’avait pas envie qu’elle se réveille.
Sa présence emplissait l’habitacle de la voiture d’une ambiance particulière, très féminine, très paisible.
Il prenait un risque en ne l’éveillant pas : elle pouvait être pressée de rentrer chez elle, fâchée d’avoir perdu son temps dans ce taxi.
Mais il avait envie que le temps s’arrête, que cet instant dure longtemps, que sa voiture s’imprègne de sa présence, qu’elle en garde le souvenir pour les nuits à venir.
Le disque s’achevait. Il appuya sur play à nouveau. Il ne se lassait pas de cette voix qui s’accordait si bien avec la nuit.
Vous m’avez laissée dormir ! Sa voix ensommeillée souriait. Il se tourna vers elle. Allons-y à présent. Non, elle n’était pas fâchée.
Elle lui indiqua où aller à travers un dédale de petites rues à sens unique où il lui était difficile de tourner. Le soleil était en train de se lever. Eclairait doucement les palmiers des jardins, faisait briller les boîtes aux lettres. Ce quartier était fleuri et tranquille, encore endormi. C’était la première fois qu’il y circulait. Il suivait l’itinéraire que sa voix aux douces inflexions lui dictait et se surprit à remarquer de minuscules détails, comme s’il était en train de retenir le chemin, comme s’il aurait encore à prendre cette route.
Il notait intérieurement le vélo enfoui sous les plantes qui l’avaient recouvert, l’arbre qui débordait sur la rue, la couleur jaune si originale de cette maison, une plaque colorée annonçant : « Yamada family », les nains de Blanche Neige à une fenêtre, une pleine jardinière de cette fleur dont il oubliait toujours le nom, la fleur préférée de sa mère.
Vous pouvez vous arrêter là.
Il faillit sursauter.
Merci pour la course, merci pour la musique.
Pendant qu’elle cherchait son porte-monnaie, il éjecta le disque de Radio Head et, sans plus réfléchir, lui tendit en même temps que le ticket qu’il avait édité.
Elle sourit et, déjà, ses chaussures à brides et à talons claquèrent sur la chaussée. La porte se ferma automatiquement.


(Les photos sont de E.. Merci E. !)

7 commentaires:

Gwen a dit…

Laurie, au moment de l'écriture, c'était OK computer qui m'occupait l'esprit !
Et le morceau en boucle : Karma police.

akaieric a dit…

Karma police, c'est une valeur sure.
Merci Gwen: Plus je lis ce blog plus ça me donne envie de lire...faudra que j'achète un livre un de ces jours...

Chenican a dit…

Parenthèse bien agréable, pour moi qui suis en recherche romano-gothique...
euh... je lirais bien la suite ;-)

laurie a dit…

Hum... Radiohead en taxi, tard le soir... On ne peut imaginer meilleure berceuse!

Pour ta prochaine balade nocturne, je te propose deux versions de Arpeggi:

http://www.littleradio.com/content_item/audio/2364/radiohead_Arpeggi.mp3

http://www.bradcast.com/songs/Radiohead-ScotchMist/01-Radiohead-WeirdFishesArpeggi(ScotchMist).mp3

laurie a dit…

Bon, il faut reconstruire les adresses...

http://www.littleradio.com/content_item/
audio/2364/radiohead_Arpeggi.mp3

http://www.bradcast.com/songs/
Radiohead-ScotchMist/
01-Radiohead-WeirdFishesArpeggi(ScotchMist).mp3

Mélie a dit…

merci pour la grande respiration au milieu des révisions

Gwen a dit…

Mélie, respire !
Chenican, une recherche gothique ??? tu changes de style ?!!!!