28.12.08

L'heure anglaise (2)

En glissant entre mes jeunes mains les pages de Lewis Carroll, P.G. Wodehouse et Barbara Pym, en dédiant nos fournées de muffins à Oscar Wilde, ma mère m'a éduquée aux vertus du thé aussi bien que l'aurait fait une gouvernante anglaise !
Il n'y a donc rien de très surprenant à ce que, à présent, mon bonheur ait le parfum du liquide ambré qui colore ma théière et la saveur des pages du Journal de Virginia Woolf que je lis entre les draps en attendant l'arrivée du soleil sur mon balcon.

"Dois-je indiquer : "Il ne s'est rien passé aujourd'hui", comme nous le faisions autrefois dans nos journaux intimes, lorsqu'ils étaient à l'agonie ? Cela ne serait pas exact. La journée est un peu semblable à un arbre sans feuilles : elle comporte toutes sortes de nuances, si on la regarde de près. Mais le dessin général est plutôt dépouillé. Nous avons travaillé; après le déjeuner nous avons longé le fleuve jusqu'à ce grand bâtiment moyenâgeux qui s'avance dans l'eau. C'est, je crois, un énorme moulin. Et nous sommes rentrés de bonne heure, pour que L. puisse prendre son thé avant de se rendre à un comité à Hampstead. Après cela, je suis allée aux provisions et n'ai pas remarqué grand-chose d'intéressant. Mais ce qui a marqué la journée pour moi est une sorte de vague malaise, causé par la personnalité excentrique de Maud, la nouvelle bonne. Lorsqu'on lui parle, elle s'arrête net et regarde le plafond. Elle se précipite dans la pièce, "rien que pour voir si vous êtes là". C'est une femme décharnée, d'environ quarante ans, qui ne reste jamais logtemps nulle part. Je crois qu'elle vit dans la crainte de quelque chose. Elle sursaute quand elle pose les assiettes. Mme Le Grys dit que les bizarreries de Maud la rendent folle à son tour. Elle vient d'annoncer qu'elle est la fille d'un colonel. Je suis sûre qu'elle a la tête pleine d'aberrations, la pauvre. On se demande seulement comment elle s'arrange pour vivre."
Vendredi 29 janvier 1915.

"Nous sommes allés à Londres tous les deux; L. à la bibliothèque, et moi dans le West End, pour vagabonder à la recherche de vêtements. Je suis vraiment en loques. C'est très amusant. L'âge venant, on est moins intimidé par les superbes magasins de vêtements pour dames. Ces grands magasins sont de vrais palais de contes de fées maintenant. J'ai flâné chez Dehenham, chez Marshall, et autres, achetant avec beaucoup de discrétion, à mon avis. Les vendeuses sont souvent très charmantes malgré leurs sineuses torsades de cheveux noirs.
Ensuite j'ai pris le thé, et j'ai erré dans le noir jusqu'à Charing Cross en fabriquant des phrases et en inventant des incidents à développer par écrit, ce qui est, je crois, le meilleur moyen de se faire écraser."
Lundi 15 février 1915.

"Les choses, dans l'ensemble, sont allées mieux, et nous nous sommes glissés dehors pour une demi-heure avant le thé, L. et moi, dans la lumière brun-rouge d'un après-midi venteux. Le Green offre un tès bon échantillon de ciel et d'abres nus, un ou deux vieux nids de freux dans leurs plus hautes ramilles. Retour pour le thé; et Perera est arrivé pour une entretien en particulier. J'avoue que j'ai dû donner l'impression d'être au comble de l'ennui avec Barbara. Elle rapporte les faits exactement comme elle les a reçus -incidents minuscules concernant gouvernantes et maison. Et il ne lui vient jamais à l'esprit de douter de ses propres compétences. Tant de gentillesse, de sincérité, de bon sens, où serait donc l'imperfection ? Et précisément on se représente sa nature comme un marbre sans défaut, inattaquable, insensible à l'atmosphère. Et le temps passait; elle a manqué son train; en a attendu un autre -attendu jusqu'à six heures dix, alors que nous devions dîner à sept, et toute cette fin d'après-midi s'est déroulée pour moi sans autre impression que celle de me tenir sous un robinet coulant goutte à goutte."
Mardi 11 décembre 1917.

"Mais ce que j'aime par-dessus tout à Asheham, c'est que j'y lis des livres. Il est vraiment divin, au retour d'une promenade, de prendre le thé auprès du feu, et puis de lire et lire -mettons Othello, mettons n'importe quoi. Il semble que cela n'ait pas d'importance. Mais à Asheham mes facultés prennent une telle acuité que la page se détache d'elle-même dans toute sa signification véritable et ses mensonges, comme illuminée sous mes yeux; vue dans son ensemble et sa vérité, non plus par à-coups spasmodiques, comme si souvent à Londres."
Jeudi 13 janvier 1918.

3 commentaires:

elsia a dit…

Une enfance à l'anglaise, qui vous laisse le goût du thé sur la langue et des papiers peints fleuris dans les yeux, et d'étendues vertes aussi. Mais ça c'est plus le canada et Lucy Maud Montgomery. Aaaah Wodehouse ! Finknottle et ses tritons, les plus grands éclats de rire. Un rejet opiniâtre de Jude Law, même encore maintenant, tout ça parce que c'est lui qui jouait Bosie dans le film sur la vie d'Oscar Wilde, tout autant qu'une affection absolue pour Stephen Fry. Etrange ce que l'on retient au final... Et ce qui fait défaut aussi dans certains pans.
Me souviens d'une conversation à qui me demandais ce dont je rêvais dans ma vie au plus grand, j'ai répondu : un cottage au Pays de Galles, ou en Colombie brittanique. Pas assez granduose, certes. Mais j'ai mordu ma langue : j'aurais ajouté "...et des litres de thé et de livres" !
[je blablate beaucoup mais cela faisait longtemps, pleins de baisers]

Gwen a dit…

Elsia !!! Mais oui, ça fait longtemps ! Mais oui, des bises !

Anonyme a dit…

Ah, cette perception de la page qui se détache d'elle-même et l'acuité du regard et de la pensée sur le sens des mots...Il me revient toutes les fins d'après-midi et tous les crépuscules devant un feu de cheminée, un livre à la main, presque posé sur les genoux (mais qu'importe !), la tasse de thé brun fumante posée très près pour qu'il n'y ait pas à bouger pour s'en saisir... Je sens presque l'air froid du dehors grimpant sur la vitre et la nuit qui s'y glisse, alors que devant ce feu tout est chaud, feutré et...parfait ?
Merci pour cette lecture, moment de souvenirs...
DesBises, toujours !