23.2.09

"C'est pratique que Paris soit dans la proche banlieue de Bruxelles"*

Les Japonais sont à l'étroit dans les villes.
Les voies ferrées passent sur les toits des buildings, les avions les frôlent presque en atterrissant. Quant aux quatre voies enchevêtrées, elles sont sans cesse engorgées par un flot constant de voitures polluantes.
D'ailleurs, c'est bien simple, sans les distributeurs d'oxygène, les citadins ne peuvent pas vivre.
Dans cette société vieillissante où les m2 habitables sont comptés, les personnes âgées deviennent encombrantes.
C'est pourquoi il est bien pratique de les envoyer finir leurs jours au soleil, en Espagne, loin des yeux loin du coeur... Cet abandon des vieux, c'est même en train de devenir un phénomène de société et, bientôt, l'Espagne n'y suffira plus.

Quand j'y pense...
Ma copie de bac en géographie n'était pas un exercice de fiction. J'avais, d'ailleurs, si bien collé à la réalité qu'on attendait que je restitue parce qu'on me l'avait enseignée, que j'avais eu une note tout à fait correcte.
C'est sans doute parce que jamais je ne lisais de science fiction que je ne m'étais pas aperçue combien ce que j'avais écrit en relevait. De la mauvaise SF pleine de clichés pitoyables et d'approximations.
J'étais sensée avoir appris la carte du Japon, savoir situer les principales villes, connaître les ressources énergétiques du pays ainsi que leur localisation... Mais bon, il ne fallait pas trop m'en demander : j'avais fait l'impasse sur les cartes.
J'ai donc tout découvert en arrivant ici : Tokyo comme un immense jardin, les avions qu'on ne voit que depuis Odaiba, les voitures quasi neuves et silencieuses... Et les vieux qui se protègent du soleil et qui ne prennent pas plus de place que leurs bonzais et qui ne savent pas où est l'Espagne... Quoique !
Une seule fois à Sugamo, une vieille dame, au sempiternel "d'où venez-vous ?" s'était détournée de moi en haussant les épaules d'ignorance.
Ce jour-là, j'avais réalisé que je venais d'un pays dont le monde entier ne connaissait pas l'existence.
Depuis, je m'émerveille de constater que je ne rencontre pas davantage de gens comme elle. Et que, même, quand j'explique que j'ai habité à Lille, dans le nord de la France, à côté de la Belgique, tant de personnes me regardent d'un air entendu.
Je sais gré à tous ces gens de ne pas avoir fait l'impasse sur la carte d'Europe pendant leurs études.

"-Prenez le car pour Bruxelles. De là, vous pourrez rentrer en train normalement.
Encore la Belgique. Ces employés paraissaient complices comme larrons en foire. Votre destin était d'être envoyée éternellement en Belgique, pour vous être endormie en oubliant l'existence de la Belgique. La Belgique n'était pas coupable. Elle existait, voilà tout, et vous n'aviez pas le droit de la traiter, au nom de votre confort de voyageur comme une épine dans le pied.
(...)Vous arrivez en gare de Bruxelles. ça doit être la gare puisque le chauffeur de car l'a dit. Mais vous ne voyez ni quai ni train et vous tournez en rond, jouet d'une structure incompréhensible. Apercevant enfin un panneau horaire, rassurée, vous le consultez. Tous les trains sont à destination de Londres. Est-il impossible d'aller ailleurs ? Tout ce tracas, revenir à Bruxelles, pour rien ? Vos jambes flageolent. Jamais deux sans trois, jamais trois sans quatre ! Arrivée à Londres, vous vous entendrez dire que, de là, on ne peut aller qu'à Dublin et vous vous éloignerez de plus en plus de chez vous.
En y regardant bien, vous comprenez que vous êtes sur le quai de l'Eurostar, et donc que tous les trains sont pour Londres. Vous êtes rassurée, et, du meme coup, votre curiosité s'éveille. Et si vous alliez à Londres ? Choisir le retour le plus long ? Faire le détour dans le détour ? Quelle sensation éprouve-t-on à rouler au fond de la Manche ? Est-ce plus sombre que de traverser un sommeil nocturne ?"
Yoko Tawada. Train de nuit avec suspect.

*Un collectionneur Belge interviewé à Paris-Photo

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Tu as vraiment écris ça dans ta copie de bac ?????

Mon Dieu...

Ca me rappelle le nombre de gens qui m'ont dit, en France, que les japonais portaient des masques pour se protéger de l'hyper-pollution...

Quand je marche de Shimokita à Shibuya, après chaque coin de rue, j'ai l'impression que je vais découvrir la mer du Nord...

DesBIsesDeBruges !

Anonyme a dit…

Je ne sais pas en quelle année tu as passée ton bac... il est juste étonnant de constater que cette idée erronée de la Grande Ville persiste encore en 2009 (et je fus le premier à m'étonner de ce que je découvrais avec délice).

Ce matin en prenant mon café, fenêtre ouverte sur la terrasse pour y laisser s'échapper les volutes de nicotine que j'apprécie tant, la rumeur de la rue parisienne me polluait les tympans. Il est possible de fermer les yeux, pas les oreilles. Retour à une autre réalité, grise, humide, et sale.

Profite.
T.

Rita a dit…

Je confirme pour avoir assisté aux mêmes cours de géographie que c'est ce qu'on nous a enseigné cette année-là ! Te souviens-tu du coupable ?
Je connais aussi une jeune américaine qui, en préparant son prochain voyage à Paris, me confiait qu'elle craignait de prendre le métro et de se retrouver à Londres...
Bises,

Gwen a dit…

Je ne sais plus son nom mais elle avait une coiffure frisée et courte qui ne lui allait pas !!!
Avec Nadine, nous avions envisagé d'apporter un thermos et de la porcelaine anglaise pour prendre le thé... un peu de divertissement dans cette morne plaine...
Et puis non, en fait !