5.6.09

Là je suis... (13)

Elle est jeune. Jeune femme. Jeune mariée. Jeune mère. Jeune salariée.
Si elle ne se maquille pas, elle passe inaperçue dans le bus. Elle le sait. Elle porte volontiers du rouge à lèvres. Elle en change souvent, elle teste les nouveaux coloris qu'elle voit sur les publicités.
Sa coiffeuse a parlé de lui faire un balayage. Elle se laisserait bien tenter. 
Le dimanche matin, elle va courir pendant une heure. Avant qu'ils fassent le marché en famille.
Elle écoute la radio en cuisinant, le soir, pendant que Sébastien donne le bain à Marina. Elle fredonne souvent quand passent ses chansons préférées.
Elle est rarement de mauvaise humeur.
Une fois par mois, elle va au cinéma avec deux de ses amies. Après la séance, elles vont au restaurant chinois et parlent du film, de tout, de rien. Elle aime le bruit des chips à la crevette qui crissent et craquent dans sa bouche.
Le soir, quand elle va chercher Marina à la crèche, elle adore voir ses petits bras tendus vers elle, le sourire qui éclaire son visage. Elle l'appelle Marinette, mon lapin, mon coeur. Elle lui parle quand elles rentrent, elle répète les babillages de l'enfant, installée dans la poussette.
Elle trouve que Sébastien ressemble un peu à Brad Pitt. Elle l'appelle parfois comme ça : Brad, tu me passes le sel ?! Elle l'appelle mon chéri, mon fripounet. Pour parler de lui, elle dit Seb.
Elle est contente de son travail. L'ambiance est bonne au bureau. Elle rassure ses parents : J'ai de la chance, mes collègues sont vraiment sympa.
Elle s'entend particulièrement bien avec Karin et Françoise.
A l'heure de midi, elles s'échangent des recettes de salades légères, des idées de menus pour les fêtes, elles parlent du dernier épisode de la série qu'elles regardent toutes les trois. Elles réclament à Françoise des anecdotes sur des cas qu'elle a traités. Parce qu'elle a une longue expérience et qu'elle sait bien raconter.
Elle éprouve la satisfaction du travail bien fait quand elle colle une étiquette rouge sur la pochette d'un dossier bouclé avant de le classer.

Aujourd'hui, elle est inquiète. Marina n'avait pas bonne mine quand elle l'a laissée à la crèche. Elle regarde l'heure. Elle voudrait partir sans tarder. Mais elle n'arrive pas au bout de son travail, elle ne comprend pas, elle ne sait pas comment faire.
Alors elle appelle Françoise qui ne lui refuse jamais son aide.
Elle lui montre l'en-tête des fiches de paye : une société d'articles de pêche, un cabinet d'architecte, une institution privée, un éditeur de livres d'art, une grande surface et, même, des papiers étrangers, on dirait du chinois, je n'ai jamais vu ça, moi.
Des contrats de trois semaines, trois mois... Jamais plus de trois ans passés au même endroit.
Françoise explique : il y a un nom de code qui correspond au cas de ces personnes qu'on ne sait pas où classer et qui, de toute façon, ne perçoivent rien. Je ne sais pas qui a inventé ça mais c'est pratique : tu cliques sur cette profession qui veut dire tout et rien à la fois. Et ton dossier est bouclé.

Il sera temps demain de coller l'étiquette sur la pochette qu'elle classera définitivement. Elle enfile sa veste en regardant sa montre. Elle se dépêche tellement qu'elle n'attend pas l'extinction totale de son ordinateur. Et, tandis qu'elle franchit le seuil de son bureau de la caisse de retraite, on peut encore voir mon nom sur l'écran.
Mon nom et la mention :


Là je suis : quand j'ai dit à Mme Gâ que j'aimerais faire, un jour, un métier qui me permettrait de lui commander des cartes de visite, elle m'a prise au mot et m'a envoyé quelques propositions ... qui sont devenues, pour moi, une source d'inspiration !
Vous pouvez lire la série ICI
Pauvre Sophie Calle qui a dû, elle, se contenter de l'imagination de Paul Auster !!!

2 commentaires:

senbei a dit…

Fort bien, icelui de même.
Un peu déprimant, cela dit, me risquerais-je à dire. J'ai l'impression qu'il est présent là-aussi, notre confort japonais de n'être là que pour ce qu'on veux prendre ou presque : on n'est libre d'imaginer des vies plus ou moins mornes sans avoir à les côtoyer.

Mais peut-être que "morne" n'est que mon point de vue... (<-phrase anti "traumatisme de l'auteur mésinterprèté).

Gwen a dit…

Merciiiiiiiiii (j'en suis contente, à vrai dire !!! et contente de ne pas être la seule à l'apprécier !!!)

Pas traumatisée mais c'est marrant, je n'aurais pas dit morne, je n'y avais pas pensé comme ça...
Pour poursuivre un peu plus ou moins sur ce sujet-là... Je me suis rendue compte, en vieillissant qu'on est bien les seuls à pouvoir juger de nos vies, on est bien les seuls à savoir si elles sont "à la con" ou fantastiques.
Depuis quelques temps, je me dis qu'à une réunion "copains d'avant", on entendrait toujours les mêmes résumés, il s'agirait toujours de différents boulots, de réussites sociales ou d'ordinaires banqueroutes, de mariages, d'enfants ou de désirs d'enfants inassouvis... Mais que tout ce qui peut sembler banal à autrui, nous on le vit comme si on était les seuls ou les premiers à le vivre sur terre... Alors...
Mornes, ennuyeuses, banales... J'aurais bien du mal à le dire... Il y a juste des vies, beaucoup de vies, que je n'ai pas envie d'avoir mais ça ne m'empêche pas d'espérer que ceux qui les vivent sont heureux. Aussi heureux que moi, qui vis la vie que j'aime et qu'ils n'ont aucune raison de m'envier...