18.1.09

L'heure anglaise (5)

Cela commence à ressembler à un rituel, de passer un peu de mes dimanches avec Virginia Woolf. Aujourd'hui, je transporte son Journal intégral au café où la chaleur est douce, la trompette est celle de Miles et le thé est anglais.
Beaucoup de révisions sur les tables voisines mais aussi des copines qui se retrouvent et s'aperçoivent qu'elles n'ont pas tant de choses à se dire. Et qui regrettent ce rendez-vous, peut-être.

"J'hésite à écrire du mal de mes invités, et d'ailleurs je n'en pense pas non plus -pas exactement. Je fais allusion, un peu par la bande, à quelque chose de grossier, de terre à terre et d'insensible chez Karin. On ne lui trouverait jamais beaucoup d'intérêt mais rien non plus de méprisable ni de mesquin. Non, mais c'est une Américaine douée, qui obtiendra tout ce qu'il est possible d'obtenir sans peine, et rien de ce qui en exige. J'ai dans l'idée que lorsqu'un sens fait défaut, un autre travaille pour deux et, quant à elle, elle se bourre de nourriture. Elle n'a aucun vice caché. Serait-elle plus intéressante si elle en avait un. Elle n'est pas bête, ni ennuyeuse ni ordinaire. Bien au contraire, elle est brillante, douée et stimulante. Elle pousse Adrian à lire des livres d'économie, le pousse même à apprendre la sténo qui, dit-elle, est très utile pour une carrière littéraire. Elle a décidé qu'il ferait carrière."
Samedi 24 août 1918.

"Elle a un véritable appétit d'écolier. "Quel rôti!" s'est-elle écriée aujourd'hui. "Est-ce que vous ne vous sentez pas transportés à la vue d'un beau morceau de viande ?" Les repas apportent un peu de piquant à sa vie, comme en apportent dans la mienne, disons, le courrier ou les journaux. J'imagine fort bien Karin pensant avec un petit frisson de joie que, par exemple, demain est le jour du boeuf gros sel, comme il m'arrive à moi de penser que je recevrai peut-être mon livre du Times ou une lettre intéressante."
Mardi 27 août 1918.

"Les Fisher-William, à eux deux, possèdent tout juste le cerveau d'un lapin de taille moyenne. Pourtant ce fut la respectabilité qui m'a pesé, et non l'absence d'intelligence.
Gilbert était remarquable de propreté; une solide gouvernante devait le passer à la pierre ponce tous les matins. Il est si discret, si sensible, si effacé et irréprochable dans ses goûts que l'on a peine à imaginer qu'il ait l'audace de procréer. Quant à elle, c'est un petit bout de vieille dame extrêmement énergique, un peu cavalière, et très aristocrate dans sa désinvolture , en même temps que gentille, pointilleuse, raffinée."
Lundi 28 octobre 1918.

4 commentaires:

patoumi a dit…

Chère Gwen,
Je reste toujours muette devant tant de... de... les mots me manquent.
Je ne peux que te lire en douce.

les chéchés a dit…

j'aime tous tes petits rendez vous discret avec ceux qui l'ignorent, ceux que tu observes comme ceux que tu dévores, après... virginia dans les cafés au thé anglais...)

Anonyme a dit…

un petit tour et puis s'en va !
tous les matin, lorsque j'arrive au studio, je viens regarder les mots du jour. J'aime bien commencer ainsi ma journée, sorte de parenthèse après mes nuits agitées. L'impression de vivre quelques instants ailleurs. Parfois j'y reviens le soir lire les commentaires.
Merci à toi.
Une question en passant : que signifie "ah, itten, torimashita ne !"

Gwen a dit…

Patoumi-petite-souris, ce sont les mots de Virginia, non, qui font cet effet-là, tu ne crois pas ??? Son journal d'adolescence est-il aussi percutant ???

Les chéchés : si une touche du clavier permettait ce genre de voyages, alors on pourrait se donner rendez-vous, derrière la vitre du café, là où donne le soleil...

Un petit tour et es-tu là ? En français dans le texte :
ah là, tu marques un point.