3.2.07

"Ce sont des choses qui arrivent"

Il est des jours de notre histoire, même si elle s'écrit avec un petit h, qui sont à marquer d'une pierre blanche.
En pénétrant dans la maison ronde, ce jour de grande chaleur -le coeur battant et luttant contre des marques de timidité dont je croyais m'être débarrassée depuis l'enfance- je savais qu'il serait de ceux-là.

J'étais contente de ne pas m'être assise trop près d'un bout de la table afin d'avoir un peu de temps pour me familiariser avec leur voix, leur regard, leur gêne parfois... avant que ce soit mon tour de prendre le micro et de les prononcer aussi, ces noms d'auteurs qui nous avaient réunis là.

A mes côtés, il y avait la ténacité de Martin, les yeux clairs de Véronique et la calme assurance d'Hélène. En face, les convictions virulentes de trois garçons pour des causes différentes : Jean, Renaud et Bertrand.
Ces cinq heures durant lesquelles le micro tourna plusieurs fois autour de la table nous soudèrent plus que n'importe quelle enfance passée ensemble et nous en fûmes les premiers surpris.

Dans la nuit, tandis que nous retardions le moment de rentrer à l'hôtel, ne réussissant pas à nous débarrasser de l'excitation, la tension qui nous avaient habités pendant les débats, tandis que nous cherchions un café encore ouvert qui pourrait accueillir notre petite communauté, j'avais cheminé à côté de Patrick et m'étais émerveillée de l'entendre citer tous mes écrivains favoris comme étant les siens... Ce sont des choses qui arrivent. Mais pas si souvent.
Dans la pénombre de ce lieu-refuge, avant les premières lueurs de l'aube, nous avions continué, tous ensemble, à décliner des noms d'auteurs en guise de fiche d'état civil. Nous n'en finissions pas de faire connaissance à travers nos lectures.

Le lendemain, nous avions des mines de papier mâché mais les événements continuaient à se succéder et nous tenaient éloignés du sommeil.
C'est entre deux mots échangés avec Patricia Martin et le récit qu'Emmanuel Carrère faisait du tournage de son film, que j'ai vraiment croisé les yeux de Laurent et que nous avons ironisé, comme deux enfants terribles, pendant l'allocution de Jean-Marie Cavada (mais je me souviens : il disait avoir lu Grégoire Bouillier dans l'avion).

Plus tard dans la journée, après le Trocadéro en compagnie de Bertrand et d'Isabelle, en attendant Le téléphone sonne, alors que la fatigue circulait dans nos veines et alourdissait nos gestes, je l'ai revu et nous avons parlé encore. Des livres, encore. Des destins professionnels sans pré-destination, justement. Et j'ai su l'existence de Rémi, tout petit garçon à cette date-là.
Nous étions quelques uns à défier la grève SNCF du lendemain et à avoir retardé, une fois encore, le moment de nous coucher, de nous séparer.

Et puis, ça a été fini.

Mais il me reste encore des bribes de ces inconnus qui, le temps d'un week end, ont été mes intimes.
Des mails drôles et désenchantés de Renaud. L'adresse au Chili de Bertrand. Des mails courts mais fidèles d'Hélène.
Et puis les mots de Laurent et la générosité avec laquelle il partage avec moi la naissance de Lilou, l'aptitude précoce de Rémi pour la philosophie, les étapes de la restauration d'un escalier, des notes de trompette, un cake mangé avec Gaëlle au nouvel an, l'ouverture d'une librairie à côté de chez lui. Et ça me touche.

Faire partie du jury du prix du Livre Inter a modifié ma vie en 2003. L'a enrichie d'un moment unique, inattendu et si précieux.

Dans la valise qui transportait les 100kg de notre vie jusqu'ici, j'ai glissé leurs voix. Ils sont 23 près de moi en mp3. Je m'étais dit : on ne sait jamais. Je continue de le penser.

3 commentaires:

raphael a dit…

Un bien précieux souvenir ... une des pépites, forcément personnelles, trop rares, et par là précieuses, sur lesquelles on se construit, vous aident à retrouver le cap et vous redonnent la force d'aller de l'avant. Merci de l'avoir partagé.

laurent a dit…

J'aurai voulu être parfois plus présent, plus clair, plus "à l'aise". J'ai eu l'impression d'être un peu spectateur de ce qui m'arrivais. Je m'étais dit : ça passe trop vite pas le temps de nous regarder tranquillement. J'aime pas trop les anniversaires. J'aime constater qu'on discute toujours, on est presque voisin avec internet. Je constate qu'après bientôt quatre années (bon sang) je n'ai pas vu passer le temps. Ni avec Rémi et Gaëlle (et maintenant Lilou), ni en te lisant, j'ai besoin de venir te lire chère Gwendoline. J'aime ce que tu racontes : de la couleur fantasmagorique de ta nourriture, des pauses hors du temps dans les cimetières, de ce qui te fais rire à ce qui te blesses, comme un livre qu'on ne peut pas lâcher. Tout ça me touche.
Merci.
Et aussi j'aime bien lire les commentaires.
C'est peut-être un peut long comme commentaire ?
Lo

Bertrand a dit…

Il faudra aussi un jour que je me rende compte que ce fut aussi un virage dans ma vie que cette participation à ce concours, un virage dans la grande courbe que j'empruntais alors.
Il faudra aussi que je m'excuse auprès des autres pour ma virulence et mes emportements, car s'ils étaient aussi dû à mon caractère (toujours un peu grande gueule et entier), ils étaient aussi dû à une sale période personnelle que j'étais en train de traverser...
Et la participation au jury fut aussi l'occasion pour moi de voir et d'apprendre bien des choses sur la lecture, sur les lecteurs, sur les idées et sur moi...
Merci Gwendoline de ranimer des souvenirs formidables.