29.8.07

DANS LE TRAM VERS SUGAMO (Les tayakis)


Son sourire, son humour avaient sauvé cette soirée un peu tendue.
Il avait noté l’adresse de son atelier au dos de la carte professionnelle qu’elle lui avait donnée.
Elle lui avait fait promettre qu’il y viendrait un jour et lui donnerait son avis à propos de la série de photos sur laquelle elle travaillait.
Ils avaient atteint un degré d’intimité que favorise, parfois, le fait d’être dans la même situation de ne connaître personne à une soirée.
Il avait promis.
Au téléphone, ils avaient convenu de cette date mais il n’avait pas retrouvé le ton complice sur lequel ils s’étaient séparés et, à présent, il redoutait que cette visite soit une épreuve.
Mais il détestait trop les personnes qui ne respectent pas leurs engagements pour ne pas aller à ce rendez-vous.

C’était une belle journée, un lendemain de typhon.
Le ciel lui-même paraissait avoir été lavé par la pluie et affichait un bleu pur et clair.
Il était de bonne humeur et descendit en sautillant les dernières marches du perron de son immeuble.

Elle lui avait indiqué le moyen le plus simple de se rendre à son atelier : prendre le tram.
Aussi se dirigeait-il vers la station Waseda, le terminus.
Depuis combien d’années n’était-il pas monté dans le tram ? Au moins douze. Peut-être treize. Quatorze ?
Le véhicule n’était pas encore là mais déjà l’attendait une petite dizaine de personnes.
En constatant la moyenne de leur âge, il se souvint qu’on était le 24.
Or, tous les jours en quatre de chaque mois avait lieu le marché de Sugamo.
Et, quand il était un petit garçon, une fois par mois, il s’y rendait en tram en compagnie de sa grand-mère.
Aussi, lorsqu’il s’assit sur un siège usé du wagon, il eut l’impression de pénétrer dans une machine à remonter le temps.

Comme il lui semblait long, ce voyage !
-Regarde un peu comme cet arbuste a encore poussé ! s’enthousiasmait sa grand-mère lorsque la voie longeait les jardins particuliers.

Elle commentait invariablement l’ampleur de la végétation, lui faisait part de son avis concernant l’agencement des jardins, la couleur des rideaux choisie par leurs propriétaires.
Elle ne possédait qu’un appartement au minuscule balcon. Aussi, quand elle voyait ces maisons, elle rêvait.
Lui pensait qu’il était étrange d’avoir un jardin au fond duquel circulait régulièrement le tram chargé de passagers aussi curieux que sa grand-mère.
Et puis lui, il attendait la station Otsuka.
Elle lui indiquait qu’ils arrivaient bientôt et faisait quitter au tram les jardins pour lui faire rejoindre plus d’urbanité, plus d’animation.

D’arrêt en arrêt, le tram se remplissait davantage. Il n’était pas toujours le seul enfant : d’autres que lui accompagnaient leurs grands-parents. Plus rares étaient les personnes entre deux âges. Ou alors elle descendaient à d’autres arrêts.
Pourquoi le marché de Sugamo était-il fréquenté par autant de personnes âgées ? Il n’aurait su le dire. Cela n’avait pas d’importance à ses yeux.
Ce marché faisait, de toute façon, son bonheur.
Il aimait l’animation, les cris des marchands, la précipitation des passants qui le grisait. Il aimait cette foule qui le portait, manquait parfois de le bousculer.
Il aimait la répétition invariable de leur trajet d’un étal à l’autre.

D’abord les stands de vêtements auprès desquels il piaffait d’impatience, guettant avidement l’apparition du magasin de jouets à la vitrine chaque mois différente.
Ensuite, la pâtisserie.
C’était un jeu entre eux, un rite.
Sa grand-mère simulait l’hésitation entre deux pâtisseries alors qu’ils savaient parfaitement laquelle emportait ses suffrages. Elle argumentait, lui demandait son avis, faisait mine de réfléchir. Puis repartait, chaque mois, avec un paquet identique d’une fois sur l’autre.
La vendeuse, rompue à leur manège, avait pris le parti d’emballer les pâtisseries pendant leurs débats.
Puis, il y avait, enfin, l’arrêt au stand de tayakis, ces gâteaux en forme de poisson fourrés aux haricots rouges.
Il se collait à la vitre et observait leur fabrication pendant que sa grand-mère attendait dans la file.
Il se brûlait souvent la langue lors de la première bouchée mais c’était tellement meilleur bien chaud, même en plein été.
Ce qu’il aimait, c’était le contraste entre le croquant de la pâte et le fondant de l’anko.
Il grignotait son poisson lentement, l’entamait toujours par la queue, finissait par son œil et le faisait durer tout le temps du marché.
A la dernière miette, d’un ton plein d’emphase, il déclarait à sa grand-mère qu’il n’existait nulle part au monde de meilleurs tayakis que ceux de ce marché. Et sa grand-mère l’approuvait gravement en hochant la tête.

Lorsque le tram stoppa à l’arrêt de Sugamo, il ne put s’empêcher de se lever et d’être emporté par le flot de vieilles personnes quittant la rame.
Il se trouva vite dans une foule compacte qu’il dépassait d’une large tête.
Il reconnaissait les odeurs de poissons séchés, de yakisobas, d’okonomiyakis, les invites des marchands, les conversations mêlées des clients.
Il sortit son téléphone pour l’appeler, la prévenir de son retard, la prier de l’en excuser. Puis, sur une inspiration subite, il lui demanda si elle aimait les tayakis.
-Bien sûr, j’aime ça ! Tu es à Sugamo, n’est-ce pas ? J’entends les bruits du marché derrière toi ! Tu savais que les tayakis de Sugamo sont les meilleurs du monde ?!
Il raccrocha en souriant.

Devant le stand, sur le trottoir, il y avait trois chaises et, assises, trois vieilles dames qui dégustaient leur poisson en discutant.
Il aurait juré qu’elles étaient déjà là lorsqu’il était enfant.

(Les photos sont de E., merci E.)

4 commentaires:

g. a dit…

Oui, bon, j'allais dire "Merci Gwen pour ces photos" mais du coup, je vais dire "Merci E. !"
Malgre le flou, les photos ont un certain charme. En fait, oui, c'est un flou artistique !
Et ton recit Gwen, ah si j'avais plus de temps...
[Et pourtant je suis en vacances, le seul moment ou je devrais avoir le plus de temps...]
Bises,
g.

mau. a dit…

bonjour :)
avec quel appareil ces photos on elles été prises?
tres jolies en tout cas!
mau.

E. a dit…

Bonjour Mau,

les photos sont prises avec un Holga 120, appareil russe et tout en plastique ; un jouet, quoi.

Anonyme a dit…

Ce poisson brulant qui était au départ d'un voyage, photos en mouvement, et comme au fond de l'eau, où tout est flou et noir et blanc ...

Pays de Neige.