17.8.07

Dans Yanaka (l'anneau d'or)

Il y avait ce chat qui, depuis trois jours, venait miauler sous la fenêtre de son appartement.
A l’heure à laquelle le soleil ne tarderait pas à se lever. L’heure à laquelle il ne parvenait pas à se rendormir.
Le miaulement pénétrait son sommeil, cheminait à travers les derniers lambeaux de son rêve, lui faisait ouvrir les yeux brusquement.

Il était possible de fuir certaines personnes. Il suffisait de ne plus répondre au téléphone, elle finissaient par se lasser, par disparaître. Il suffisait de regarder ailleurs si on les croisait dans la rue. Il faisait cela très bien.
Il était possible également d’éviter certains lieux. Il suffisait de changer ses itinéraires, de transformer ses trajets, de descendre à la station de métro précédente.
Or, il était tout à fait impossible d’éviter les chats à Tokyo.
Ils étaient partout dans la ville.
Faméliques à la queue cassée dans les squares, obèses dans les cimetières et aux abords des temples. Farouches et méfiants dans tous les cas.

Le miaulement cessait exactement au moment où le sommeil l’abandonnait. Et le laissait se débattre avec la perspective d’une journée fatigante.

Il y avait cette bague qui, depuis trois mois, tournait dans le vide à son doigt.
Aux petites heures du matin, l’éclat du métal précieux attirait son regard qui s’y fixait sans parvenir à y concentrer ses pensées.
Cet anneau n’avait plus aucune signification.
Dans ces moments qui succédaient au miaulement matinal, sa vue lui évoquait parfois certains souvenirs.
Parfois, c’était juste une sensation : celle de la chaleur d’un lit partagé.
Ou de la fraîcheur de sa main qui se posait sur son bras dans ces gestes qui, au début, sont prémédités et réfléchis puis qui deviennent une habitude, un réflexe –sans, pour autant, se départir de leur tendresse initiale.
Parfois lui revenait la ligne de ses yeux fermés, son visage barré par la mèche de cheveux raides lorsqu’il la regardait dormir.
Parfois, c’était le son de sa voix qu’il croyait entendre. Sa voix ensommeillée qui s’assurait que le café était prêt avant qu’elle se lève.
Ces choses minuscules qui avaient été quotidiennes pendant assez de temps pour qu’il ne les remarque plus. Ces détails qu’il s’était employé à chasser de sa mémoire lui revenaient par bribes ,à présent,.

S’il trouvait ce chat qui réveillait ses souvenirs, peut-être pourrait-il le chasser et reprendre le cours de l’existence sans éclat et sans mémoire qu’il s’était choisie six mois auparavant.


Au matin, il lui restait ce rêve troublant de précision et de réalisme.
Ils étaient dans les rues de Yanaka. Ils avaient longé les allées du cimetière, ils étaient silencieux tous les deux.
Le jour tombait lorsqu’ils avaient découvert cet endroit étrange. Des pelleteuses y côtoyaient des statues isolées et comme déracinées. Aucune lumière n’éclairait les immeubles aux alentours. Seules les cages d’escalier brillaient dans le soir.
Aucune présence ne se faisait sentir et elle lui avait agrippé la main comme elle l’aurait fait s’ils avaient été les seuls survivants d’une catastrophe planétaire.


Puis, aussi brusquement que les rêves le permettent, ils s’étaient retrouvés devant cette boutique qu’il connaissait depuis toujours.
Un fatras varié dans lequel il avait souvent fouillé en quête d’une passoire ou d’une cuillère à la forme particulière. Il aimait les objets qui alliaient la beauté à l’utilité.
Elle cherchait une bouilloire pour sa mère et il lui en désigna trois qui pendaient à un crochet, sur une crémaillère.
Contrairement à ses habitudes, elle se décida très vite pour le modèle intermédiaire et, caressant les flans rebondis de l’objet, elle appela la vieille femme qui tenait la boutique.
Celle-ci lui prit la bouilloire des mains et disparut un petit moment dans l’arrière boutique. Elle revint mais, au lieu de la bouilloire emballée, elle lui remit un paquet de petite taille et carré en lui disant : « il me semble que cela serait plus approprié. »
Ils quittèrent la boutique sans un mot et il s’éveilla, ne sachant pas d’où lui venait la certitude que le paquet remis par la vieille femme était une boîte à thé emplie de cendres.

Il passa la journée avec la sensation amère de l’avoir retrouvée, de reconnaître sa silhouette dans la rue, elle dans sa jupe plissée, son pull à manches courtes laissant apparaître ses bras blancs, son visage encadré par ses longues boucles d’oreilles, qui devenait grave lorsqu’elle pensait à sa mère…
Il alla même jusqu’à Yanaka, longea les allées du rêve mais la boutique était fermée ce jour-là.


Au retour, il savait pourtant que l’appartement serait vide mais il avait le cœur qui battait en introduisant sa clé dans la serrure.
Il sursauta en croisant son reflet dans le miroir de l’entrée.
Ses cernes s’étaient creusés.
Il lui faudrait s’habituer à ce visage qui lui tiendrait compagnie dorénavant.
Il s’aperçut que, sans y réfléchir, il avait ôté l’anneau de son doigt.
Il le posa dans une soucoupe qu’il ne se souvenait pas avoir vue là avant.
Le son du métal contre la porcelaine ne contenait ni rage ni regrets. Mais il résonna dans le silence de l’absence.
Il se souvint qu’un de ses amis comparait toujours la vie à un jeu de l’oie.
« Lançons les dés, se dit-il, et trouvons ce chat ».



(Les photos sont de E., merci E.)

3 commentaires:

Miss Ritchie a dit…

plus je lisais plus j avais l impression d avoir deja lu ca quelque part, en plusieurs fois, un script de nouvelles que ma voisine m avait laisse lire, un bout de murakami ou kawakami, ou peut etre que ca me faisait penser a des histoires qu on ma racontees...je ne sais trop...et les photos sont magnifiques.

une autre voisine d'un autre palazetto a dit…

Oui et il parait qu'elle en a écrit d'autres, des nouvelles. D'autres histoires de Tokyo, d'autres morceaux de vies. Vivement qu'on puisse tenir le livre et toucher les photos aussi...

odilon a dit…

..... au travail , beau travail, a vous de jouer .